La Voie Métaphysique & René Guénon
Quel sens donner aujourd’hui aux nombreuses critiques, négatives ou non, apportées à l’œuvre de René Guénon, ainsi qu’à son rôle ?
Rappelons tout de suite que la Métaphysique n’est pas un espace clos, puisque au contraire, toute connaissance de cet ordre ouvre sur l’Universel, l’Infini, le Un par l’étude sans fin des Principes Supra humains.
Il ne s’agit donc pas d’entériner son œuvre, de la proclamer intouchable et parfaite, mais de comprendre que par nature, ce qu’elle contient de métaphysique ne peut être remis en question en principe et par principe, chacun y trouvant ou non de quoi s’élever vers d’autres sommets. Les avancées mathématiques ne se sont pas faites par le reniement de l’algèbre, pas plus que les formules algorithmiques les plus complexes n’ont pu se priver des additions les plus simples. Chacun selon sa nature digère une vérité métaphysique, ou la rejette par incompétence ontologique ou temporelle.
Si l’on s’en tient au fait que l’œuvre guénonienne est avant tout d’essence métaphysique, qui peut dire qu’il a eu la volonté « d’intégriser » une doctrine de cet ordre, c'est-à-dire d’en imposer les principes à l’Occident ou au monde entier ? Il a rappelé certains piliers essentiels à toute avancée spirituelle réelle. Ces piliers enracinés dans le Spirituel se distinguent nettement de l’occulte ou de certains procédés magiques, leur potentiel de Réalisation se maintenant dans le domaine Spirituel.
C’est ainsi par exemple que l’occultisme opère et se manifeste essentiellement dans le domaine infra humain, bien qu’il soit régit tout entier par des lois et principes relevant de l’Universel. Ce n’est pas parce que tout provient de l’Unité que tout est un ici-bas.
René Guénon n’a pas manqué d’explorer certaines voies « horizontales » de la Connaissance. Il s’est attaché à en rappeler l’axe vertical, là où il est question de certitudes et de principes, permettant à qui le souhaite d’accéder plus aisément au divin sur une voie « dégagée », et d’éviter les écueils du tout relatif, ou du relativisme érigé en absolutisme.
Car tout remettre en cause de façon systématique, ou pire encore, ériger en système totalitaire la remise en cause de toute chose, y compris l’Essence de notre monde (l’univers des Principes supra-humains), aboutirait à la contradiction même de ce qui est imposé, et à la négation de l’existence de ce qui l’impose.
Que l’on permette de remettre en cause la remise en cause systématique de toutes choses. Dans le cas contraire, prenons le droit… et obtenons-le par la re-connaissance de Certitudes transcendantes. Tout homme, tous les hommes peuvent les nier, cela ne changera rien à leur nature, ni ne remettra en cause leur préexistence.
Dieu étant Inconnaissable à tout autre que Lui, il va de soi cependant que l’assimilation personnelle de Ses Principes supérieurs n’a et n’aura pas de fin. Jamais pour autant la Vérité (éternelle) qui suit ne saurait faire mentir la précédente – distinction entre l’Idée Universelle et sa manifestation contingente.
Le tableau peut-il renier le peintre ? S’est-il peint de lui-même ? Et à supposer qu’un tableau puisse voir un autre tableau (du même peintre) totalement différent par son thème, serait-il juste qu’il conclue à l’existence de deux peintres ? Ou parce qu’ils sont deux, qu’ils se sont constitués d’eux-mêmes ?
N’en déplaise, il est des vérités éternelles contre lesquelles tout raisonnement, tout sophisme, même le plus hypocrite, ne peuvent rien. Dans l’absolu, personne ne détient ces vérités ni ne les a engendrées hormis Dieu. Elles sont là, présentes, intemporelles bien que temporalisées, inclues dès l’Origine dans le « package adamique » pour notre compréhension et notre ascension.
En théorie comme en pratique, elles permettent à quiconque les adopte et les assimile progressivement, ou les reçoit de Grâce (théophanies, Paraclet…), d’ascensionner sur cet axe vertical avec un maximum de protection et « d’efficacité », ou, ce qui revient au même, avec un minimum de dangers et d’égarements.
Ceci ne veut pas dire que les démarches « horizontales » n’ont aucune valeur, mènent à une perdition certaine ou doivent être jetées aux ordures psychiques. Dans l’absolu, elles incluent plus de risques, peuvent provoquer retards, dégâts et méfaits. Ces démarches sont aussi le fait de la Volonté divine, pour la raison qu’elles sont également manifestées. Dire que parmi nos contemporains elles l’emportent en nombre est le fruit d’un constat. Seule l’ignorance, source de servilité et faiseuse de proies faciles peut leur disputer la médaille. « Qui n’a ni Dieu ni maître… a l’Adversaire pour maître »
Or, peu ignorent encore que le plus grand nombre n’a pas forcément raison. Et il faut le reconnaître, à moins d’avoir franchi les Portes du Paradis, aucune voie ni aucun être n’est définitivement à l’abri de sa propre chute – y compris certains yogis qui deviennent alors particulièrement redoutables.
En dehors de la Prédestination, du point de vue humain Dieu n’a imposé qu’une chose à l’homme : sa nature, son Essence. Pour ce qu’il en fait, l’homme apparaît libre. Libre (en apparence) de naviguer au sein de ses contingences personnelles et d’en explorer les limites. Que penser du mouton qui n’a jamais orné de sa toison les barbelés de son enclos ?
Doit-on, peut-on seulement juger ce monde, et de fait juger une facette du Visage de Dieu ? La belle affaire !! Alors, que déduire ? Que pour nous faire comprendre qu’il vaut mieux éviter de mettre la main dans le feu, Il a fait que le feu brûle. Autrement dit, plus ce monde s’éloignera encore du divin, ce qui est encore possible (!!), plus il souffrira et ira à sa perte.
Dans le cas où l’on cherche à accéder au divin par la Réalisation, peut-être considéré comme mauvais de densifier le « moi » au point qu’il occulte totalement le « Soi ».
Face à l’Absolu, chaque « je » réagit ontologiquement de façon relative. « Mille moines, mille religions. » Certes, mais une métaphysique ! Et des Principes que l’on ne peut remettre en doute. Pas plus que l’on se bat aujourd’hui pour savoir si 2+2 valent toujours 4.
Sur l’axe horizontal, doutes et remises en question des réalités qui y sont exposées sont légitimes… et même salutaires… remettant en question justement tout ce qui a trait au « relatif ». Là, aventuriers, magiciens, occultistes et apprentis sorciers ont raison « d’aventurer » sans cesse, afin de sortir de là où il sont entrés !
S’il en est analogiquement de même concernant l’étude et le respect de Principes par le fait qu’une Station en appelle une autre, il n’en est rien concernant la droiture de la démarche verticale sur l’axe divin, car ici, c’est nous-mêmes (le « moi ») que nous sommes conviés à remettre en cause, et non les Vérités qui y sont exposées.
Nous y sommes révélés de façon « seigneuriale », par notre Seigneur, tandis que sur l’écorce horizontale des choses, nous y sommes révélés par les contingences humaines et toutes autres réalités de l’infra ou de l’extra humain. Horizontalement (les affres du monde), le « moi » s’affirme et s’accroît ; verticalement (recherche du Soi), le « moi » se nie et décroît. Dans le premier cas, l’ego s’endurcit volontairement pour résister aux jeux de pouvoirs indissociables des domaines reliés au psychisme ; dans le second cas, l’ego se dilue contre sa volonté sous l’autorité croissante des vérités spirituelles inhérents au Soi.
Il n’empêche, chacun suit une Voie en fonction de la nature que Dieu lui a donnée et explore le monde selon les qualifications de son Essence. A titre individuel, toutes les démarches sont légitimes malgré leurs inégalités ontologiques. Rien de légitime cependant ne recommande de forcer quiconque à aborder une investigation de quelque nature en dehors du domaine relatif qui lui convient par essence.
Là où le véritable guide (prédestiné) sait volontairement s’effacer et s’occulter, connaissant l’inévitable bifurcation que va prendre l’élève, le faux guru et son « encadrement », humain ou non, font généralement tout pour garder le captif dans leur sphère d’influence… quitte à le « suicider » lorsque est pressenti le point de rupture. Car il est des voies qui ne mènent à rien de bon, à l’expérimentation tout au plus (voir les méfaits de la science expérimentale ou appliquée). Et puisqu’il existe des chemins qui mènent à Dieu, il doit bien en exister qui En éloignent et conduisent à la perdition. Ceux-là ne manquent pas d’être publicités et éclairés de mille feux en notre sombre époque.
Qu’un tel n’entende rien ou ne souhaite rien entendre à la Métaphysique ? Qu’importe ! Qu’un autre tende à sa propre Réalisation grâce à cela ou que, par nature, il opte pour la voie du Saint, qu’importe également, et tant mieux pour lui. Si Dieu n’avait voulu que des « magiciens », des crétins ou des yogis, il l’aurait fait. Mais le constat est évident, Il a voulu Se manifester dans Sa multiplicité, conformément à une certaine vision qu’Il a de Lui, en laquelle l’Unité infinie s’appréhende aussi à travers une indéfinité de degrés.
Arpenter les voies vers nos « seigneurs » selon les modalités qui conviennent à nos Essences (nos possibles) ne signifie pas entraîner dans nos sillages d’autres âmes pour lesquelles nos sillons ne conviennent pas. Ou, agissant ainsi, précisons que faire route commune quelque temps n’implique pas que l’attache au port soit commune (tout guru véritable sait s’effacer le moment opportun, comme le tuteur est ôté lorsque l’arbre est redressé). Car en définitive, si toutes les voies ou presque (en Conscience) ramènent à Dieu, chacun y trouvera le seul et unique gîte qui lui convient. « Il y a d’innombrables demeures dans la Maison de mon Père » disait Jésus-Christ.
Sans extrapoler hors de ce propos et en restant dans un cadre humain, la Vie s’affirme alors comme une prise de conscience continue de choix permanents, d’où procède l’illusion du libre arbitre, dont les issues ne nous appartiennent pas, mais procèdent du Divin.
Rares sont ceux qui parviennent à se Réaliser, donc à se libérer de l’espace-temps lors d’une vie terrestre. Ceux-là se distinguent par le fait qu’ils se déchaînent des « états multiples de l’être » propres à la Manifestation globale telle que nous l’entendons. Les autres accomplissent « simplement » leur vie.
Savoir rendre manifeste un djinn ou une larve grâce à un subtil mélange de miel, de sang et de sperme, savoir comment prendre possession d’un corps ou faire apparaître des gris, être en mesure de déclencher guerres ou paix ou pouvoir créer des modèles de sociétés, en quoi tout cela permettrait-il à l’être d’obtenir la Libération ? Il n’y aucune raison à cela, bien au contraire… C’est « faire son boulot », c’est tout ! Comme le cantonnier fait le sien. Et comme nous le faisons tous.
Sur la neige immaculée des Vérités, toutes traces (personnelles) doivent être à ce point légères qu’un simple souffle les efface.
René Guénon n’a jamais voulu empêcher à tout prix quiconque de s’aventurer dans des voies « accessoires » ou annexes, chacun menant sa barque comme il l’entend sur le chemin qui est sien. D’autant plus qu’il ne s’est jamais adressé à la collectivité, mais aux individus aptes par nature à recevoir et intégrer tout ou parties de la Doctrine qu’il a rappelée partiellement. Il l’a toujours réaffirmé, hautement conscient des discordes, contradictions, incompréhensions et attaques que son œuvre serait susceptible de provoquer.
Cette œuvre n’est ni un aboutissement, ni une fin en soi. Pour le moins, elle s’impose d’elle-même comme un tremplin vers autre chose, comme un « manuel ».
Est intégriste celui qui impose aux autres. Conformément à la liberté accordée à tout homme, il est légitime d’être intégriste envers soi-même.
La démarche d’intégration s’apparente à une capture, alors que l’adepte adopte.
Ici le véritable Secret prend tout son sens du fait que par nature, toute Connaissance Métaphysique ne peut s’imposer à l’autre, cette acceptation dépendant directement de la nature du réceptacle…
Mercure
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